
Par la défenseure des droits humains (DDH) CHABUSIKU RUMENA
L’immense camp de réfugiés de Nakivale, dans le sud-ouest de l’Ouganda, accueille des dizaines de milliers de personnes fuyant les conflits, la violence et l’insécurité dans la région des Grands Lacs et au-delà. Si l’Ouganda est souvent présenté comme un modèle d’accueil en Afrique, des observations sur le terrain révèlent que des pratiques de corruption et d’opacité dans l’administration des statuts de réfugié nuisent à l’accès à la protection et exacerbent des souffrances déjà considérables, en particulier pour les femmes et les adolescentes.
Un système vulnérable à l’exploitation et à la corruption
Plusieurs réfugié·e·s et observateur·rice·s indépendants ont signalé que l’accès à des documents essentiels — permis de déplacement, cartes d’identité de réfugié, attestations de statut — est parfois entaché d’exigences informelles, de lenteurs administratives et de démarches opaques, créant des occasions d’abus et de corruption. L’existence de bureaux locaux de la gestion des réfugiés, souvent avec peu d’outils de supervision externes, rend difficile la transparence complète dans la délivrance de ces documents.
Des témoignages recueillis par des médias indépendants font état de demandes de paiements non officiels pour accélérer des procédures ou éviter la démolition de maisons en construction. À Nakivale, nous affirmons que des responsables imposent des “frais” pour continuer des constructions de maisons, une pratique qu’on dénonce comme une forme de corruption parce qu’il n’existe pas de procédure officielle requérant ces paiements.
Les femmes et adolescentes face à des risques accrus
Les pratiques de corruption dans l’administration et l’octroi du statut de réfugié ne se limitent pas à des questions bureaucratiques : elles influencent profondément la sécurité, la dignité et l’avenir socio-économique des femmes et des adolescentes réfugiées. Voici comment :
1. Accès aux services sociaux et à la protection
Sans statut clair ou avec des documents retardés ou refusés, les réfugiées peuvent voir leurs accès aux soins de santé, à l’éducation ou à l’assistance alimentaire compromis. Les femmes enceintes et les jeunes filles, qui ont déjà des besoins spécifiques en matière de nutrition, de santé maternelle et de protection, deviennent particulièrement vulnérables à la malnutrition, aux infections et aux grossesses précoces.
2. Vulnérabilité à la violence et à l’exploitation
Les systèmes opaques favorisent des réseaux d’exploitation dans lesquels des acteurs plus puissants ou mieux connectés tirent profit des réfugiées ayant moins de ressources. Cela englobe non seulement des demandes de paiements illicites, mais aussi l’exploitation sexuelle ou l’abus de pouvoir dans des situations où les jeunes filles cherchent désespérément des moyens de subvenir à leurs besoins ou à ceux de leurs familles. Des recherches sur les camps ougandais montrent que les femmes et les filles sont exposées à des agressions sexuelles, au mariage précoce, et à des formes variées d’exploitation quand les mécanismes de protection font défaut.
3. Obstacles à l’éducation et à l’émancipation
L’absence ou le retard dans l’obtention du statut de réfugié empêche souvent l’accès à l’éducation, en partie parce que certains frais ou conditions d’inscription ne peuvent être réglés sans documents officiels. Chez les adolescents, notamment les adolescentes, cela se traduit par des abandons scolaires plus fréquents, une exposition accrue aux mariages forcés ou précoces, et des pertes d’opportunités d’avenir.
Concilier transparence, justice et protection
Pour que Nakivale reste un symbole de l’hospitalité ougandaise envers les réfugiés, il est impératif d’instaurer des mécanismes transparents et responsables dans les processus d’octroi de statut, en particulier :
- Audit externe et supervision indépendante des procédures administratives pour prévenir l’abus de pouvoir.
- Voies de recours efficaces et accessibles pour les réfugié·e·s qui estiment être victimes de discrimination ou de corruption.
- Programmes spécifiques de protection pour les femmes et les adolescentes, qui incluent l’éducation, la santé, et des mesures contre la violence et l’exploitation.
Conclusion : Une lutte d’égalité et de dignité
La corruption, même à petite échelle, dans les procédures essentielles d’octroi du statut de réfugié — ou la perception qu’elle existe — affecte en fin de compte les plus vulnérables. Les femmes et les adolescentes, déjà confrontées à des défis disproportionnés liés à la violence de genre, à la santé et à l’éducation, paient un prix élevé pour des systèmes qui devraient les protéger.
La transparence, la responsabilité des autorités et une attention spécifique aux besoins des femmes et des adolescentes ne sont pas seulement des impératifs humanitaires : ce sont des conditions indispensables pour garantir l’intégrité du droit d’asile et la dignité humaine dans les camps comme Nakivale.
